Extrait de la préface de la réédition du livre de
Marc-Edouard Nabe
Je suis un loser, ce qu'on appelle un écrivain à insuccès,
un worst-seller... J'ai
complètement raté mon destin d'écrivain. J'ai écrit vingt-six livres totalement inutiles : personne
ne les a lus, ou si peu. Flops sur flops. On ne me connaît que par ouï-dire. Je marche par le
bouche-à-oreille ; mais souvent la bouche est cousue et l'oreille bouchée... La plupart des libraires
m'enfouissent comme si j'étais un déchet nucléaire !
J'ai publié mon premier livre il y
a vingt ans, et depuis, chaque fois que j'en publie un nouveau, c'est comme si je publiais mon premier puisqu'on a nié le précédent. A partir du moment où c'est un livre de moi, il est voué à
la négation instantanée. Sur la couverture, il y a toujours quelque chose qui gêne :
c'est mon nom. C'est magique, il suffit que vous prononciez mon nom pour que tout se ferme. Mon nom, c'est
l'anti-Sésame. << Sésame, ferme-la ! » La consigne me concernant, c'est : motus. On ne me
prononce pas. On ne se prononce pas non plus sur moi. Ça ne se fait pas, c'est incongru. Mon nom est un
gros mot.
Un martien, ou plus simplement un
étranger, venant en France et compulsant la presse des deux dernières décennies, ne pourrait pas imaginer que j'ai écrit tant de livres. Quand il y en a un qui traîne par hasard, les critiques en
disent tellement de mal, mais surtout rien du tout, qu'ils le rendent invisible. Il est plus difficile d'ouvrir un livre de moi qu'une huître.
Attention ! Je ne me plains pas...
Il n'est pas scandaleux qu'on ne me fête pas unanimement tous les jours partout comme le plus grand écrivain français, il est scandaleux qu'on n'informe pas le public quand un livre de moi vient de paraître, c'est tout.
Seul a le droit de s'exprimer
aujourd'hui celui qui n'a rien à dire. Le « public » vit depuis soixante ans dans une culpabilisation entretenue par les flics de la Démocratie. Pilonnés toute la journée par la propagande
qui leur fait croire que tout art est désormais impossible, « les gens » ne réclament qu'une chose : qu'on leur sape au plus vite et au mieux le moral, et dans tous les domaines : Cinéma,
théâtre, musique...
En littérature, plus l'écrivain
flatte le lecteur dans le sens de son poil le plus sale, hirsute, gras, terne et fourchu, plus celui-ci
voudra absolument le lire, courra l'acheter par milliers d'exemplaires, et se le repassera comme un talisman de médiocrité fraternelle. Houellebecq lui-même me l'avait bien expliqué :
– Si tu veux avoir des lecteurs,
mets-toi à leur niveau ! Fais de toi un personnage aussi plat, flou, médiocre, moche et honteux que lui. C'est le secret, Marc-Edouard. Toi, tu veux trop soulever le lecteur de terre, l'emporter
dans les cieux de ton fol amour de la vie et des hommes !... Ça le complexe, ça l'humilie, et donc il
te néglige, il te rejette, puis il finit par te mépriser et te haïr...
Michel avait raison. Un best-seller
a toujours raison.
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